Intervention d’Elisabeth Borne lors de la journée thématique consacrée au rapport spécial du GIEC sur le changement climatique, l’utilisation des terres et la sécurité alimentaire

Le Jeudi 12 septembre 2019
AgroParisTech, Paris – Jeudi 12 septembre 2019

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Directeur général d’Agro ParisTech,
Mesdames et messieurs,

Vous avez choisi d’échanger une demi-journée sur le nouveau rapport du GIEC consacré aux terres. Un rapport du GIEC, c’est toujours un évènement qui fait date.

Celui-ci ne déroge pas à la règle. 107 experts de 52 pays et un constat, implacable : nous épuisons les terres.

Partout dans le monde, cette surexploitation menace notre sécurité alimentaire ; elle détruit la biodiversité ; elle contribue aux émissions de gaz à effet de serre ; elle diminue la capacité des sols à stocker le carbone.

Nous le savions. Mais l’ampleur de la preuve scientifique fournie le 8 août dernier, est sans appel et exige une réponse à la hauteur.

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Ce rapport, c’est d’abord celui de scientifiques. Et c’est bien leur rôle : d’objectiver les causes et les conséquences des dérèglements à venir ; d’éveiller les consciences dans la société civile et chez les décideurs publics sur l’état de la planète ; et de faire des recommandations sur les solutions possibles.

Mon rôle et celui du Gouvernement est d’apporter des réponses, qui ne peuvent être construites qu’avec les territoires, les entreprises, les partenaires sociaux, les ONG et les citoyens.

Dans un monde où les faits scientifiques sont parfois contestés, y compris par les plus grandes puissances, la France croit en l’apport de la science et des chercheurs.

Et c’est pourquoi notre pays est pleinement impliqué dans ces travaux, depuis le début : en étant en grande partie à l’origine de l’IPBES dont nous avons accueilli la plénière en mai dernier ; en étant force de proposition, par exemple lors de la COP21 pour un rapport spécial du GIEC consacré aux océans et à la cryosphère, rapport qui sera publié dans les prochains jours.

Cette implication s’illustre aussi dans notre contribution financière. La France est le premier contributeur au budget du GIEC. Nous poursuivrons notre effort pour soutenir la recherche.

Je tiens à saluer en particulier Valérie MASSON-DELMOTE, Nathalie DE NOBLET-DUCOUDRÉ et Jean-François SOUSSANA pour leur engagement dans ces travaux.

Ce rapport met en évidence la multitude des pressions qui s’exercent sur les terres, les conséquences potentiellement dramatiques pour les populations, la biodiversité et le climat.

Le développement de nos sociétés se nourrit depuis trop longtemps d’étalement, de consommation croissante, de surexploitation, de déforestation.

Chacun a en tête ces zones d’activités, ces centres commerciaux, ces lotissements, qui s’étendent sur des terres agricoles qui disparaissent. Chacun a aussi à l’esprit la forêt amazonienne, notre bien commun, en flammes, qui nous rappelle dramatiquement cette réalité.

Cette logique ne peut plus durer. Il faut donc changer et repenser l’usage des terres. La prise de conscience très forte et rapide dans nos sociétés nous y aide. Elle amène chacun à réinterroger ses comportements, à s’engager dans ses gestes au quotidien. C’est une force.

Mais il faut être lucide, cela ne suffit pas pour enrayer durablement la perte des terres.

Nous ne relèverons ce défi qu’en transformant durablement nos modèles de production, de consommation,  d’aménagement et d’urbanisation.

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Nous nous sommes donné des objectifs ambitieux en la matière. Il faut maintenant en tracer le chemin et prendre des mesures concrètes.

Nous sommes engagés sur la voie du « zéro artificialisation nette ».

Ce n’est pas uniquement un impératif écologique. Cela pose la question de la société que nous voulons.

La crise que nous avons traversée nous a rappelé avec beaucoup de force combien l’étalement s’était accompagné d’une dépendance à la voiture, d’un appauvrissement du commerce de proximité et d’une perte de lien social. Lutter contre l’artificialisation, ce n’est pas seulement préserver notre nature, c’est reconstruire une société du vivre ensemble.

Nous devons nous fixer deux objectifs.

D’abord, ne plus artificialiser : cela suppose un développement de nos territoires plus sobre en consommation d’espaces.

Ensuite, renaturer : c’est-à-dire réhabiliter les friches, désimperméabiliser les sols, et ramener la nature en ville.

Protéger les terres, c’est aussi protéger nos espaces naturels remarquables.

Le Président de la République a pris un engagement clair : d’ici 2022, 30 % du territoire devront être sous statut d’aire protégée, dont 1/3 sous protection forte.

Cet engagement, nous le portons à terre comme en mer. Nous étendons en ce moment 20 nouvelles réserves naturelles, en métropole comme en Outre-mer.

Et le 1er novembre prochain, naitra notre 11ème parc national, celui des Forêts en Champagne et en Bourgogne. Avec lui, la France comptera désormais le plus grand parc national forestier d’Europe.

Protéger les terres, c’est enfin et surtout engager pleinement l’agriculture dans la transition écologique.

L’agriculture est concernée à plusieurs titres. Elle est à l’origine de plus de 20 % des émissions de gaz à effet de serre au niveau mundial. Les agriculteurs sont aussi parmi les plus exposés aux effets du changement climatique : sécheresse, inondations, grêle et nouvelles espèces invasives menacent l’avenir de certaines cultures. Mais l’agriculture est aussi en mesure d’apporter des solutions, notamment via le stockage du carbone dans les sols.

En un mot, elle porte une part du problème, de ses conséquences mais aussi de la réponse au défi climatique.

C’est pourquoi nous devons agir avec les agriculteurs pour conduire cette transition. Il nous faut éviter les discours simplistes qui voudraient faire croire qu’il suffit de décréter immédiatement le changement pour qu’il se produise.

Je sais que les agriculteurs sont conscients de l’enjeu et beaucoup sont déjà prêts à s’engager. Les 5 000 nouveaux exploitants qui ont choisi, en 2018, de passer au bio témoignent de cette dynamique.

Avec Didier Guillaume, nous avons défini des objectifs clairs.

En matière de gestion de l’eau d’abord : nul ne peut ignorer les effets du dérèglement climatique sur la ressource en eau. Dans chaque région, nous mettons en place des projets de territoire pour la gestion de l’eau. Avant de poser la question de l’opportunité de nouvelles retenues, ils permettent de questionner les pratiques actuelles et d’identifier les évolutions possibles vers des cultures moins dépendantes de l’irrigation.

En matière d’utilisation des pesticides : nous nous sommes fixés l’objectif ambitieux de réduire de 50 % l’usage de produits phytosanitaires d’ici 2025. Des solutions existent, comme en témoigne le réseau des fermes d’expérimentation DEPHY ; pour autant, elles sont insuffisamment connues et diffusées. La création d’un conseil indépendant obligatoire pour les agriculteurs à compter de 2021 doit permettre de mieux faire connaître ces alternatives et d’accompagner les agriculteurs dans la transition.

En matière de stockage du carbone dans les sols : l’agriculture constitue une des solutions pour capturer une part des émissions de carbone, et ainsi atteindre l’objectif de neutralité en 2050 que nous venons d’inscrire dans la loi énergie-climat. Le label bas-carbone constitue l’un des outils pour cela et intègrera prochainement des pratiques d’élevage et de grandes cultures.

Ces changements de pratiques nécessitent bien sûr d’être accompagnés et c’est pourquoi je souhaite que la nouvelle Politique agricole commune post-2020 permette de mieux rémunérer les pratiques agricoles durables.

Mais la transition agricole va au-delà. Elle questionne plus globalement le rapport de notre société à l’alimentation. Nos concitoyens sont de plus en plus attentifs et même exigeants sur la qualité et la façon dont sont produits leurs aliments. Je suis consciente que certains agriculteurs peuvent se sentir injustement montrés du doigt. Mais je suis convaincue que cette prise de conscience est une opportunité pour entrainer l’ensemble de notre modèle agricole vers des pratiques plus durables.

Grâce à la loi agriculture et alimentation, le Gouvernement s’est donné les moyens de conduire cette transformation systémique. En garantissant une juste rémunération des agriculteurs, car la bonne valorisation économique des pratiques vertueuses pour l’environnement est indispensable pour une transformation durable et massive. En faisant évoluer nos régimes alimentaires, par exemple en expérimentant les menus végétariens dans les cantines scolaires. En réduisant le gaspillage. Aujourd’hui, un tiers de nos aliments sont jetés. Grâce à la loi EGALIM, nous étendons à la restauration collective et à l’industrie agroalimentaire l’obligation de proposer les invendus au don. En développant une agriculture de qualité et de proximité. D’ici 2022, la restauration collective publique devra s’approvisionner à hauteur de 50 % minimum en produits durables ou de qualité, dont 20% de bio.

Construire la transition écologique, c’est bien fixer des objectifs et accompagner tous les acteurs.

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Mais la France ne représente que 0,4 % des terres émergées.

Nous devons donc prendre en considération nos impacts au-delà de nos frontières. Nous ne pouvons pas nous contenter de protéger « nos » terres si nos importations ravagent les sols chez nos voisins. C’est pourquoi la France s’est donné pour but de mettre un terme à la déforestation importée d’ici 2030. Un plan a été adopté il y a un an pour notre pays. Mais ce n’est pas un enjeu national, et je souhaite que l’Europe se dote d’un objectif similaire.

Enfin, nous n’y arriverons pas seuls. C’est la vocation de la France d’entraîner les autres Etats à la plus haute ambition environnementale. Cela commence par le travail avec nos partenaires européens pour le réhaussement de notre ambition climatique, objectif que porte la nouvelle présidente de la Commission. Et la France continuera de porter cette ambition, comme nous l’avons fait au G7 et comme nous le ferons dans 10 jours à New-York, dans les grands rendez-vous à venir. Je pense en particulier au congrès mondial de la nature de l’UICN. Nous devons en faire un tremplin pour la COP 15, pour parvenir à un cadre ambitieux mettant un terme à l’érosion de notre biodiversité.

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Je l’ai dit, les transformations qui s’imposent sont profondes. Elles nous impliquent tous.

Elles vous impliquent au premier chef, vous, futurs ingénieurs agronomes. Nous avons besoin de vous pour innover, pour conseiller, convaincre, et porter ce nouveau modèle.

Nous avons aussi besoin de vous, enseignants, chercheurs, pour continuer d’éveiller les consciences, transmettre les meilleures pratiques et réussir cette transition.

Dans cette mobilisation générale, vous pouvez compter sur ma détermination à mener cette transition avec l’ensemble de la société.

Je vous remercie.