Les rencontres de la recherche

Le Mercredi 12 septembre 2018
Le Commissariat général au développement durable organise un cycle de rencontre mensuel consacré à la recherche. Ces rencontres ont pour objectif d’assurer une formation continue des agents du service de la recherche, de promouvoir la science dans le ministère et de développer une culture partagée tant au sein du ministère qu’avec ses partenaires. Ces rencontres seront à la fois une vitrine et une tribune d’expression de point de vue de chercheurs sur des problématiques d’actualité. En organisant ces rendez-vous, le Commissariat général au développement durable répond à sa vocation de transmission de savoirs pour l’action.

La prochaine rencontre

Les nouvelles orientations du Giec

Le cinquième rapport du Giec présente plusieurs nouveautés en termes de méthodologie ou d'attribution des responsabilités des phénomènes climatiques. Il réaffirme aussi que l'augmentation de la concentration des gaz à effet de serre pourrait entraîner des changements majeurs au niveau des températures, du niveau des mers, ou de la fonte des glaces. La conclusion est très claire : les activités humaines, notamment l'usage des énergies fossiles, ont conduit à une hausse exceptionnelle de la concentration des gaz à effet de serre transformant le climat à un rythme jamais vu par le passé. Quels sont les apports du rapport 1,5°C

Les rencontres passées

Des mobilisations aux expérimentations démocratiques, l’agir citoyen pour la transition écologique

Rencontre avec Jean-Michel Fourniau le vendredi 15 juin 2018

Jean-Michel Fourniau, Directeur de recherche à l'Ifsttar, Président du Gis démocratie et participation, a présenté deux aspects de la mobilisation des citoyens dans le champ environnemental, l’une que l’on peut qualifier d’a posteriori, en réaction à des décisions publiques, le second, a priori, sous forme d’actions initiées directement par les citoyens.

En retraçant l’histoire récente des mouvements de mobilisation autour de grands projets d’aménagement, on note une tendance à la montée de la conflictualité. Selon l’intervenant, le processus d’élaboration de la décision qui sous-tend les projets est de plus en plus contesté, car plus respectueux des procédures que de l’examen du fond des dossiers, comme le montre l’exemple emblématique du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Cette approche procédurale s’est développée sur fond de crise environnementale, générant une mobilisation qui tend à se radicaliser. On passe ainsi en quelques décennies de remises en cause ponctuelles de projets à une lutte contre le modèle de société qu’ils finissent par représenter. Pour Jean-Michel Fourniau, malgré une volonté plus grande de concertation, le dialogue environnemental semble avoir toujours un temps de retard sur la mobilisation citoyenne.

Ensuite, c’est la « démocratie du faire », cœur du programme de recherche Cit’in, qui a été présentée. La question centrale est de voir comment ces engagements locaux, souvent sectoriels, peuvent avoir une portée plus globale, être institutionnalisés. Ces expériences plurielles soulignent que les voies de la transition sont plus importantes que le point d’arrivée en lui-même.

La nature : une source d'inspiration pour la science des matériaux

Rencontre avec Clément Sanchez le vendredi 18 mai 2018

Le conférencier nous a présenté ses dernières recherches en science des matériaux. L’exposé s’est déroulé en trois parties, chacune illustrant la façon dont la bio-inspiration peut contribuer au développement de matériaux innovants.

S’appuyant sur la structure de la carapace du crabe, hybride naturel de matières biologiques et minérales, le laboratoire développe des membranes nano-structurées. Ces recherches permettent d’envisager une nouvelle génération d’électrodes, dont les applications dans le domaine de l’environnement ou du diagnostic sont multiples. En fonctionnalisant ces surfaces à loisir, tout un jeu de réactions de dépollution ou de capture sont possibles.

Le deuxième exemple portait sur des nano-sphères formées de molécules polaires et qui s’auto-organisent en micelles, à la façon des membranes biologiques. Ces structures peuvent trouver des applications très diverses, notamment dans le domaine de la santé (pour libérer localement des traitements médicamenteux ou à des fins d’imagerie médicale).

Enfin, suivant l’exemple de la structure du byssus de moule, le laboratoire a développé un nouveau type de matériau auto-réparant. En associant des polymères, comme le collagène, et des éléments rigides, on peut obtenir dans des conditions contrôlées un élastomère qui se reconstitue en quelques heures après coupure.

Ces travaux ouvrent la voie à une chimie potentiellement révolutionnaire. Tirant parti d’une meilleure compréhension des mécanismes biologiques d’auto-assemblage (et de leur capacité notamment à produire, dans des conditions douces, des architectures complexes pour remplir des fonctions multiples), ces approches bio-inspirées sont un premier pas vers une ingénierie des matériaux intégrant davantage les contraintes de l’environnement.

La crise dans la crise, comment gérer l'extraordinaire : anticipation ou improvisation ?

Rencontre avec Claude Gilbert le vendredi 13 avril 2018

Claude Gilbert Directeur de recherche émérite au CNRS (PACTE, Sciences Po Grenoble)  a présenté le 13 avril "la crise dans la crise, comment gérer l'extraordinaire : anticipation ou improvisation ?".
Le conférencier est revenu sur l'appréhension des situations de crise associées à plusieurs facteurs, naturels ou technologiques, ou de crises survenant simultanément dans des espaces différents ou bien se développant sans limites temporelles précises.
Ces situations s'intègrent en fait dans les « risques majeurs » qui pourraient être définis comme :

  • hors normes échappant à une caractérisation complète par l'identification des causes, la probabilité d’occurrence ou l'anticipation des pertes et dommages…
  • se réalisant de façon subite, inattendue avec une forte singularité et dans des circonstances exceptionnelles ;
  • et finalement s’apparentant plus à des «menaces » qu’à des risques compte tenu de la diversité et de l’ampleur des incertitudes.

En déroulant les pistes possibles en termes de gestion, le conférencier propose d'envisager une extension de la démocratie en temps de crise plutôt que sa restriction, de réfléchir sur un nouveau contrat  entre l’État, les autorités et la société civile (engagements, rôles et responsabilités en temps de crise) et de faire un peu de prospective, de "science fiction politique".

Sixième extinction : l'ADN environnemental, un moyen efficace d'évaluer la biodiversité

Rencontre avec Aurélie Bonin le jeudi 15 mars 2018

L'ADN environnemental, c'est-à-dire l'ADN présent dans le sol, l'air et l'eau peut être prélevé et extrait en utilisant des méthodes standardisées et utilisables quel que soit le milieu. Par la suite, un processus d'amplification permet d'obtenir des millions de copies de courts fragments d'ADN cible caractérisant des taxons choisis préalablement. L'analyse bio-informatique donnera une image synthétique de la biodiversité d'un écosystème. L'ensemble de cette démarche appelée métabarcoding est une voie exploratoire de la biodiversité inconnue et un outil novateur d'évaluation de la qualité des écosystèmes.

Une approche innovante en matière de réduction des risques : safe by design

Emeric Fréjafon, responsable des activités relatives à la connaissance des dangers et des risques dans le domaine des nanotechnologies à l’Ineris – Institut national de l'environnement industriel et des risques – présentait ce mercredi 15 février l’approche « Safe by design », un cadre de référence innovant en matière de réduction des risques utilisé dans le domaine des nanotechnologies.

Une réflexion nécessaire quand on sait que la marché mondial des nanotechnologies pourrait représenter, d’après une étude citée dans une publication de l’ONU environnement, près de 174 milliards de dollars d’ici à 2025.

Cette conférence a montré les enjeux scientifiques, techniques, économiques et sociétaux d'une approche qui vise à anticiper les risques associés à des substances tout au long de leur cycle de vie, c’est-à-dire non seulement les risques associés au produit de façon intrinsèque mais aussi durant sa phase de production et durant la période où il est utilisé en considérant les différents usages possibles y compris le cas échéant en marge des prescriptions d’utilisation, et enfin jusqu’à sa fin de vie.

En amont des phases réglementaires, cette démarche passe par une phase importante de collecte de données sur les dangers des substances, sur les expositions, sur tout leur cycle de vie jusqu’à la gestion des déchets.

C’est ensuite en croisant plusieurs sources de données et plusieurs méthodes d'évaluation que l’on identifie les actions possibles pour réduire les risques : que ce soit sur les matériaux eux- mêmes, sur les prescriptions en termes de sécurité industrielle ou sur leurs conditions d’usages et de recyclage. La méthode serait transférable pour les substances chimiques.

La France occupe une place significative sur l’évaluation des risques liés aux nanomatériaux. Plusieurs organismes sont engagés dans des travaux sur le sujet et en particulier l'Ineris qui, selon la DG Env, est classé 3ème établissement européen subventionné sur des projets dans le cadre d'H2020 sur ce thème. L’établissement est partenaire de plusieurs projets européens aux cotés d’autres acteurs nationaux comme le CEA ou encore le Cerege (Centre Européen de Recherche et d'Enseignement des Géosciences de l'Environnement installé sur la technopole de l'Arbois à Aix-en-Provence).

À noter en novembre deux rendez-vous très importants de deux grands projets européens : la conférence Nanosafe à Grenoble et la conférence Nanoreg2 avec l’OCDE à Paris.

Indicateurs environnementaux : témoins ou acteurs ?

Les rencontres recherche ont accueilli le 18 janvier Gabrielle Bouleau, chercheuse en science politique à l’Irstea, spécialisée sur les politiques environnementales et les indicateurs écologiques. Sa conférence s’intitulait : « Indicateurs environnementaux : témoins ou acteurs ? », la construction des indicateurs environnementaux et leurs effets sur les politiques de gestion environnementale.

L’observation de l’environnement dépend du cadrage (nécessité de prendre du recul pour comprendre l’image) et de la perception de l’observateur (“paradigme de l’indice” : l’homme a besoin de raconter une histoire). Pour cela, il est indispensable de recourir à un langage et à des catégories qui reflètent notre compréhension, mais avec suffisamment de nuances. En effet, la lecture d’une image s’apprend (expérience, représentations sociales, croyances, autorité…).

Les indicateurs constituent la grille d’interprétation reflétant ce travail de cadrage : ils correspondent à un investissement à long terme qui leur donne une certaine inertie et favorise la tendance au recyclage et à la capitalisation. Leur catégorisation répond à des enjeux politiques (centres d’intérêt des différents acteurs) et leur appréhension est fonction de spécificités géographiques et historiques.

Quels enseignements tirer de cette analyse théorique ? Il faut repenser la catégorisation de l’observation. La confier à des machines pour garantir son objectivité est illusoire, car c’est l’homme qui programme la machine. Il n’y a pas d’observation sans biais ni sans question posée ! Les indicateurs ne sont jamais neutres, mais toujours politiques. En effet, les indicateurs scientifiques ne passent dans la sphère publique qu’à partir du moment où ils répondent aux attentes sociétales : il convient donc de faire travailler ensemble tous les publics, décideurs, experts, militants, etc. pour détecter alertes et signaux faibles. Pour favoriser leur appropriation par les citoyens, il faut illustrer concrètement l’intérêt des indicateurs plutôt qu’expliquer des choix méthodologiques. De même, pour répondre à la logique du récit, il y a lieu d’adopter des indicateurs dynamiques “reflétant un film plutôt qu’une photo”. Enfin, il est important de ne pas sous-estimer le poids de l’attachement au territoire et de se souvenir que représenter l’environnement est aussi une opération “artistique et cognitive” où entre en jeu de l’émotion !

“Le Jour d’après” est-il pour demain ? Quels risques pour le climat en cas de changement rapide de la circulation océanique en Atlantique Nord ?

Les rencontres recherche ont accueilli le 21 décembre dernier Didier Swingedouw, chercheur à l’UMR EPOC (Environnements et Paléo-environnements Océaniques et Continentaux) du CNRS et de l’Université de Bordeaux, membre du GIEC depuis 2016 et contributeur au rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère attendu pour 2019. Sa conférence s’intitulait : Quand l’Atlantique Nord souffle le chaud et le froid.

Dans un contexte de réchauffement climatique généralisé à la surface du globe, l’Atlantique nord fait figure d’exception et connaît même, certes avec de grandes variations de température, un léger refroidissement sur le siècle passé. Ces observations sont corroborées par la modélisation : la plupart des scénarios du GIEC montrent un ralentissement global de la circulation océanique de retournement accompagné d’un refroidissement dans l’Atlantique nord.

Ils montrent en outre, malgré la régularité des modèles, la possibilité d’occurrence de changements abrupts dans la circulation qui conduisent à des refroidissements brutaux au-dessus de la mer du Labrador et influencent fortement la réponse climatique à l’échelle régionale autour de cette zone. Des changements de ce type pourraient expliquer l’optimum climatique médiéval (du 10ème au 14ème siècles approximativement) où la circulation océanique a dû être plus rapide, ou encore le petit âge glaciaire qui l’a suivi.

Depuis 15 ans, des dispositifs de mesure permettent de mieux appréhender cette circulation (en continu au niveau du 26ème parallèle nord et tous les deux ans entre le Portugal et la pointe du Groenland), mais les incertitudes liées aux modèles, aux scénarios et à la variabilité interne du système océanique restent trop importantes pour pouvoir anticiper un point de bascule pour cette circulation.

Des transports traditionnels à une mobilité innovante : faut-il bousculer les modèles économiques ?

Les rencontres de la recherche ont accueilli, le 13 novembre dernier, Olivier Blandin, économiste du travail et co-fondateur du laboratoire de recherche privé Atemis pour une conférence sur le lien entre l’économie de la fonctionnalité et la mobilité.

Olivier Blandin a souhaité d’emblée partager un certain nombre de constats sur l’articulation entre la mobilité, expression d’une demande, et l’offre de transport ou de déplacement. Selon lui, les propositions d’offre de mobilité changent peu car on ne parvient pas à penser dans ce domaine de nouveaux modèles économiques, seules les offres de déplacement connaissent des évolutions technologiques.

Il a rappelé que le modèle économique standard d’entreprise peut proposer à ses bénéficiaires (clients, actionnaires) une valeur qui dépasse la simple réalisation monétaire à laquelle il est généralement réduit.

Pour penser par exemple les autres dimensions de la valeur de la mobilité, il convient selon lui d’en réinterroger l’ensemble des effets utiles (répondre aux besoins spatio-temporels des usagers, à l’accessibilité en particulier fonctionnelle et cognitive, à l’optimisation des trajets, au contenu du temps de déplacement - temps inutile ou productif -, varier en fonction de l’objet du déplacement...) et de faire émerger de nouveaux systèmes de gouvernance.

Il faut enfin soutenir le foisonnement d’initiatives autour de la mobilité dans les territoires qui mettent en avant les enjeux sociaux et environnementaux en réponse à la voiture individuelle mais sont économiquement fragiles car leur modèle n’est pas entièrement fondé sur la rentabilité.

La mobilité à l’épreuve de la rareté des fonds publics

Dans le cadre des Rencontres recherche du Commissariat général au développement durable, en partenariat avec les ateliers de l'innovation des assises nationales de la mobilité, Yves Crozet, économiste, professeur émérite à l'université de Lyon, et ancien directeur du laboratoire aménagement économie des transports, a tenu une conférence sur « la mobilité à l'épreuve de la rareté des fonds publics ».

Il a proposé des pistes de réflexion sur le coût et la tarification des infrastructures et de la mobilité. Il a abordé successivement les signes d'un changement d'époque, les repères analytiques et le concept de mobilité « dans un monde fini ».

Les services de transport et les réseaux d'infrastructures sont en effet des sources de dépenses publiques importantes. Mais face aux tensions sur les finances publiques, une réflexion s'impose sur le financement et la tarification de la mobilité. Yves Crozet nous propose ainsi une approche nouvelle : la fin du « toujours plus » !

La problématique des faibles doses

Rencontre du 15 juin 2017 avec Gérard Lasfargues, directeur général adjoint scientifique de l’Anses.

Les conséquences de la contamination des milieux sur la santé humaine et les écosystèmes continuent d’être une préoccupation centrale de notre ministère. Si on a longtemps considéré que la dose faisait le poison, des travaux scientifiques ont récemment montré que les atteintes toxiques pouvaient se manifester à de faibles voire très faibles doses de contaminants, éventuellement selon des mécanismes différents ou avec des effets paradoxalement plus forts à faible dose qu’à dose plus élevée.

Gérard Lasfargues, directeur général adjoint scientifique de l’Anses (agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), a présenté un panorama des principales questions que pose la prise en compte de ce nouveau paradigme dans le processus de gestion des risques. Parce que leurs effets sont par définition très difficiles à observer, les expositions répétées à de petites doses toxiques peuvent faire l’objet de controverses très virulentes, en particulier lorsqu’il s’agit de fixer les seuils de la réglementation.

Trois exemples illustraient les différentes situations rencontrées dans un contexte de faibles doses : les ondes électromagnétiques (pas d’effet démontré jusqu’à présent), le plomb (conséquences avérées des milieux contaminés à faibles doses), le Bisphénol A (situation de précaution).

Parmi les défis scientifiques à relever dans un tel contexte, Gérard Lasfargues a particulièrement détaillé les effets liés à des expositions sur un temps long, les effets cocktail liés aux expositions multiples à faibles doses ou la prise en compte de la variabilité des facteurs environnementaux dans l’espace et dans le temps.

Les temporalités environnementales et la démocratie

Les rencontres recherche ont accueilli, le 18 mai dernier, Bruno Villalba, professeur en sciences politiques à AgroParisTech. Bruno Villalba s’est d’emblée interrogé sur la compatibilité d’une vision « féliciste » dominante (« tout va pouvoir continuer comme avant grâce aux progrès technologiques ») avec la réalité des contraintes environnementales. La vision « féliciste » est portée par les politiques : pour eux, le temps est infini, car c’est la politique qui fait en sorte qu’il puisse se perpétuer. Cette perception est selon lui en totale contradiction avec le temps écologique marqué par des limites (durée de vie des espèces) et des irréversibilités (celle de la biodiversité par exemple). Cette contradiction interroge notre démocratie, société caractérisée par une abondance d’origine technique mais fondée sur des ressources limitées.

Sur la question de l’urgence, le conférencier a imputé l’absence de réaction - à certaines questions ou situations - au sentiment de la possibilité permanente du choix : il n’y a rien d’irréversible dans le temps politique, un nouveau choix peut toujours tout corriger. Cependant, dans les faits, le temps politique se heurte aux irréversibilités environnementales (on le voit avec la question des déchets nucléaires).

Sur la question du délai, en l’occurrence le temps après lequel gérer l’irréversibilité sera impossible, là encore la difficulté à se représenter le risque empêche de le penser comme un dispositif d’imagination qui permette de surmonter le décalage entre les différents temps et de développer une pensée politique du basculement.

Pour penser l’urgence et le délai, un travail d’explicitation est nécessaire, il importerait de trouver les moyens de rendre sensible l’idée de l’irréversibilité.

La recherche sur le paysage : une pluridisciplinarité en actes

Patrick Moquay est professeur en sciences humaines et sociales et directeur du laboratoire de recherche en paysage à l’école nationale supérieure de paysage de Versailles. Il est intervenu le 21 avril dernier devant une quarantaine de personnes autour de la recherche sur le paysage, de ses enjeux de pluridisciplinarité et de son rapport à l’action.

Il convenait pour parler de ce sujet de définir dans un premier temps cette notion très englobante qu’est le paysage. Elle repose, selon l’intervenant, en Occident sur deux traditions. La première, nordique, fait davantage référence au territoire géré, et la seconde, latine, est liée aux représentations picturales de l’espace. La définition communément admise aujourd’hui est celle de la convention européenne du paysage : « une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». On comprend bien que le paysage se réalise dans des formes matérielles et culturelles qui ne font pas appel aux mêmes disciplines de recherche.

Devenu progressivement objet de politique publique, il a fait l’objet d’un important effort de recherche ces dernières décennies. Le travail sur cet objet permet de cerner les multiples facettes de nos sociétés, mais pour cela il faut faire appel à de nombreuses approches disciplinaires. Les multiples entrées de la recherche sur le paysage ont été passées en revue de la géographie culturelle à l’économie du paysage, en passant par l’écologie et l’archéologie des paysages.

Afin d’appréhender concrètement cette pluridisciplinarité en actes, quelques exemples classiques ont été présentés. On peut retenir la thématique de l’ouverture des paysages. Elle fait appel à la fois à des chercheurs ayant une approche métrologique pour quantifier le pourcentage de fermeture forestière, comprendre la dynamique des milieux et également à des chercheurs en sciences sociales pour analyser la perception de la situation par les populations concernées.

La présentation a enfin montré que de nombreux sujets de recherche mériteraient d’être explorés comme les paysages des cinq sens ou les paysages des transitions et en particulier ceux de la transition numérique, ces derniers nécessitant d’ailleurs encore davantage d’interdisciplinarité.

Le principe de précaution : signaux précoces, leçons tardives

Le principe de précaution, douze ans après son introduction au niveau constitutionnel pour les dommages à l’environnement, reste encore, dans un cadre plus large de problématiques, sujet à de nombreux débats. Philippe Hubert, directeur des risques chroniques à l’Ineris et membre du comité de la prévention et de la précaution, est revenu lors de sa présentation du 23 mars dans le cadre des rencontres recherche sur les aspects historiques de ce régime très spécifique de gestion des risques.

Il a montré l’intérêt du recours à ce régime lorsque les modalités d’évaluation des risques utilisées en prévention atteignent leurs limites face à des incertitudes radicales (perturbateurs endocriniens, nanomatériaux). À partir de plusieurs exemples recensés par l’agence européenne de l’environnement, il a rappelé que certains impacts majeurs pour l’environnement et pour l’homme (on pense en particulier au cas de l’amiante) auraient pu être évités si les causes avaient été instruites au prisme d’un régime de précaution.

La pollution de l’air ne connaît pas de frontière !

Le 26 janvier 2017, Augustin Colette, chercheur, responsable de l’unité de modélisation atmosphérique et de cartographie environnementale de l’institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), a animé la rencontre recherche dédiée au transport transfrontalier de la pollution atmosphérique.

La pollution atmosphérique présente de nombreux impacts : sur la santé humaine, sur la biodiversité, sur les bâtiments, sur le changement climatique... Cette pollution atmosphérique est complexe : de multiples substances y contribuent, les durées de vie des polluants sont très différentes, les réactions chimiques peuvent donner naissance à de nouveaux polluants, les capacités à être transportées sur de longues distances…

Plusieurs stratégies de gestion sont mises en œuvre pour lutter contre la pollution atmosphérique, que ce soit au niveau international (protocole de Göteborg, législation sur le transport maritime), européen (directives sur les émissions industrielles, sur les plafonds nationaux d’émission) ou français. Elles ont permis de faire globalement baisser les émissions depuis 20 ans.

Ces stratégies de gestion s’appuient également sur des outils de mesure et de prévision. Un réseau d’associations agréées de surveillance de la qualité de l’air transmet des mesures locales en polluants au niveau national et européen. Ces données sont complétées par des observations provenant de la télédétection par satellites. Des modèles de transport-chimie, comme le modèle Chimère développé par l’Ineris et le centre national de la recherche scientifique (CNRS), permettent d’élaborer des prévisions de qualité de l’air à 2 jours.

Ces outils permettent d’identifier les sources d’émission et de tracer les différentes contributions. La modélisation met ainsi en évidence que la pollution atmosphérique est aussi bien due à des sources locales que régionales, voire à une plus large échelle, ce qui met en exergue la nécessité d’une coordination des stratégies de gestion à toutes les échelles.

Ces outils permettent également d’estimer l’efficacité de nouvelles stratégies de gestion, en termes de baisse des émissions, de gains d’espérance de vie, de coûts induits et évités… De même, la modélisation est utilisable pour estimer les conséquences sur la qualité de l’air des stratégies de lutte contre le changement climatique. Concernant en particulier les mesures envisagées en termes d’atténuation du changement climatique, elles pourraient présenter de réelles opportunités pour améliorer en même temps la qualité de l’air.

L’impact des courants marins sur la biodiversité

Une trentaine de personnes ont assisté le 17 novembre 2016, à la présentation de Marina Lévy, directrice de recherche au centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui traitait de l’impact des courants marins sur la biodiversité.

Sur les continents, la biodiversité dépend majoritairement des conditions environnementales, lesquelles varient peu au cours de la vie des organismes.

A contrario, dans l’océan, la situation est plus complexe. Le premier maillon de la chaîne alimentaire est constitué d’organismes microscopiques, le phytoplancton, qui se déplacent au gré des courants. Ce phytoplancton varie sur des échelles de temps (de 1 à 30 jours) et d’espace (de 10 à 100 km) beaucoup plus petites que la biodiversité des écosystèmes terrestres.

On compte plusieurs milliers d’espèces de plancton, alors qu’il n’y a qu’une dizaine de ressources alimentaires, ce qui ne devrait conduire qu’à une centaine d’espèces en compétition. C’est le paradoxe du plancton mis en évidence dans les années 80. L’explication réside dans le fait que l’océan n’est pas un milieu statique mais un milieu dynamique. C’est la circulation océanique qui explique cette diversité biologique.

Le phytoplancton est aussi un élément clé du cycle du carbone en jouant un rôle de pompe. Mais l’intensité de cette pompe varie selon les espèces, d’où l’importance d’une compréhension fine de la biodiversité dans les océans et des différents phénomènes en jeu.

En lien avec le réchauffement climatique, les capacités de pêche pourraient baisser drastiquement dans l’océan tropical.

L’acidification des océans quant à elle induit des déséquilibres entre les espèces.

En observant l’océan, on arrive à relier la circulation océanique et les groupes d’espèces de plancton.

Une collaboration entre le laboratoire de Marina Lévy et un laboratoire du Massachusetts institute of technology, par la modélisation conjointe de l’océan et de 100 espèces de plancton, a permis de comprendre au plan quantitatif ces relations. En conclusion, les fronts océaniques sont des lieux de forte biodiversité.

La composante carbonée des sols et les services produits par les écosystèmes

Cette rencontre de la recherche s’est tenue le 13 octobre 2016, avec la présentation de Claire Chenu, directrice de recherche à l'institut national de la recherche agronomique (Inra) et professeure de sciences des sols à AgroParisTech, qui portait sur la composante carbonée des sols et les services produits par les écosystèmes.

Les sols sont encore pour une grande partie une « terre inconnue », ou en tout cas « pas assez reconnue », pourtant, cette ressource cruciale et hautement pressurée, est incontournable pour répondre aux objectifs de développement durable.

Les enjeux sont immenses : climat, alimentation et santé, ressources en eau, énergie aussi avec les cultures de biocarburants, ainsi que aménagement du territoire. Mais, les sols peuvent également contribuer à la diminution des émissions de CO₂ en constituant des « puits de carbone ».

A l’occasion de cette conférence, quelques messages forts ont été rappelés :

  • Les sols assurent des fonctions essentielles (services écosystémiques), mais les ressources en sol sont limitées et les sols sont menacés (33% des sols du monde sont modérément à gravement dégradés).
  • Les sols sont un enjeu de société : les besoins en sol pour le développement sont concurrents de besoins pour d’autres services écosystémiques.
  • L’évaluation des services écosystémiques fournis par les sols est nécessaire pour les arbitrages d’usage et de gestion. Les sols sont très divers.
  • Les sols sont à la croisée des enjeux globaux et locaux : est-il nécessaire de « faire société » autour des sols ?

L’échange avec la salle a suscité de nombreuses questions sur la dégradation des sols, l’initiative 4 pour 1000, les mesures satellitaires de l’état des sols ou encore l’agriculture péri-urbaine.

Claire Chenu est ambassadrice spéciale de la FAO (organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture) pour l’année mondiale des sols et vice-présidente le conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité (CSPNB).

Réduction des émissions de gaz à effet de serre : engagements des pays, incertitudes et conséquences sur le climat

Une quarantaine de personnes ont assisté le 22 septembre 2016, à la présentation d’Olivier Boucher qui portait sur les contributions déterminées au niveau national, c’est-à-dire aux engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre des pays dans le cadre de l’accord de Paris.

Olivier Boucher est directeur de recherche centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il a coordonné le chapitre 7, sur les nuages et les aérosols, du 5ème rapport du Giec et a participé en amont de la 21ème conférence des parties sur le climat à un groupe interdisciplinaire sur les contributions nationales.

Olivier Boucher a expliqué dans son exposé que si le succès de la COP21 tenait à la présentation, par chaque État, d’engagements quantitatifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, nous n’étions pour autant qu’au début du chemin dans la mesure où, tout d’abord, l’accord doit être ratifié pour que ces engagements soient mis en application (le seuil d’entrée en vigueur de l’accord de Paris est maintenant franchi) ; et qu’ensuite, ces engagements doivent évoluer si l’on veut « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels ». Une clause de révision est prévue dans ce sens tous les cinq ans.

Olivier Boucher a insisté sur l’hétérogénéité des engagements des pays (relativement aux dates de référence, projections à 2025 ou 2030, gaz à effet de serre et secteurs économiques considérés, réductions en relatif ou en absolu ou relativement au PIB…) qui rend difficiles la comparaison et l’évaluation des engagements (conséquences sur le climat), et qui va nécessiter une clarification lors de la prochaine COP. Il a présenté les travaux du GICN permettant une traduction des engagements en conséquences sur le climat et leur comptabilisation suivant plusieurs types de scénarios socio-économiques.

L’échange avec la salle a suscité de nombreuses questions, notamment sur les incertitudes liées à l’exercice et des interrogations sur les « émissions négatives », nécessitant des capacités de séquestration du dioxyde de carbone.

Le changement climatique : nouveaux savoirs depuis le 5ème rapport du GIEC

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